Matinale de l’Ordre #20 : « Crise des urgences, soignants épuisés, quelles propositions ? »

11/07/2022

 

« Crise des urgences, soignants épuisés, quelles propositions ? »

 

Sommaire :

 

 

Jeudi 30 juin, à la veille du dévoilement des propositions de la mission flash confiée par le président au docteur François Braun, l’Ordre national des infirmiers a organisé une matinale sur le thème : « Crise des urgences, soignants épuisés, quelles propositions ? ». L’occasion de faire le point sur la crise actuelle à l’hôpital et de proposer des solutions concrètes pour garantir la continuité des soins. Ont participé à cette matinale :

  • Grégory Allione, Président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France,
  • Olivier Boyer, Directeur du CHR d’Orléans,
  • Gaëtan Casanova, Président de l’ISNI (intersyndicale nationale des internes),
  • Bertrand Sommier, Secrétaire général de la FHP,
  • Patrick Chamboredon, Président de l’Ordre national des infirmiers.

 

Une situation de profonde tension, pesant sur les professionnels et les patients

 

Patrick Chamboredon rappelle que les propositions de la mission Braun sont attendues*La situation à l’hôpital reste toutefois difficile, avec un système en tension : les passages aux urgences ont explosé en France, passant de 10 millions en 1996 à 21 millions en 2019. La question du triage des patients est clé, avec selon le rapport de la Cour des comptes de 2019, 60% des patients se présentant aux urgences n’ayant pas besoin d’une prise en charge médicale. Il y a enfin une grande fatigue des équipes, éprouvées après l’épidémie de Covid. La récente étude de la Fédération Hospitalière de France pointe d’énormes difficultés de recrutement dans la quasi-totalité des établissements, de nombreux postes infirmiers non pourvus et un taux d’absentéisme de 10%. Patrick Chamboredon alerte : dans nos consultations récentes de la profession infirmière, « il y a un chiffre qui nous inquiète énormément : 15% des infirmiers nous disent qu’ils pourraient abandonner la profession dans les années à venir ».  

 

Des solutions durables pour alléger la pression à l’hôpital et aux urgences

 

Olivier Boyer, directeur du CHR d’Orléans, attire l’attention sur l’état de son établissement, marqué par le manque de personnel et de lits : « nous sommes dans une assez grande difficulté dans la mesure où le département est, dans la région, celui qui dispose du moins de professionnels de santé, de médecins et d’infirmiers (..) : aujourd’hui nous avons plus de 150 lits fermés ». Pour lui « la crise que nous vivons n’est pas la crise des urgences mais la crise du système de santé ».Un système de régulation des urgences, en dehors des urgences vitales, a été mis en place dans son établissement. Il insiste sur l’importance de faire bouger les lignes : pour lui, il y a lieu de « dépasser notre organisation en silo : soin, ville, hôpital, mettre en place un dispositif de coordination et innover sur le mode de financement des acteurs, sur les compétences des infirmiers et des paramédicaux. » Il évoque enfin une expérimentation sur les modes de rémunérations.  

Bertrand Sommier, secrétaire général de la FHP, précise que la FHP a rencontré la Ministre de la Santé pour partager ses propositions sur la crise. La priorité est d’agir à l’échelle locale et d’assouplir les rigidités actuelles : « il faut travailler, consolider les coopérations territoriales et lever les contraintes administratives attachées, permettre les exercices mixtes ». Il ajoute : « c'est à l'échelle locale que cela se joue, faisons confiance aux acteurs pour trouver les bonnes organisations ». Il insiste aussi sur la nécessité de réactiver toutes les lignes de financement de permanence des soins, d’améliorer les délégations de tâches et la coopération interprofessionnelle. « La situation exige un véritable "big bang de la formation", de lever ces quotas qui pèsent sur la formation et travailler sur les parcours professionnels », ajoute Bertrand Sommier. Il conclut que la FHP défend un service public de santé engageant l’ensemble des acteurs, issus du public, du privé du sanitaire et du médicosocial.

 

Face à la désaffection des soignants, Gaëtan Casanova, président de l’ISNI, souhaite une meilleure prise en compte de leurs aspirations. Il pointe le problème du « glissement de tâches », avec des médecins qui passent « 50% du temps à gratter du papier ». Cela passe par davantage de fonctions supports et l’allègement des lourdeurs administratives : « il est important de permettre à chacun de donner le maximum de ce qu'il peut donner au travail, pour l’efficacité du service et en termes de sens ». Sur les urgences, il estime que « l’on fait du bricolage », alors qu’il y a une vraie fracture ville-hôpital. Il veut donner un « accès direct à des médecins au niveau des établissements, publics ou privés, pour éviter le passage aux urgences ». Enfin, le travail des professionnels doit être facilité par un dossier médical accessible et partagé. « Le projet monespacesanté va dans le bon sens. Cela va tout changer, ce sont des heures épargnées pour les professionnels de santé et une meilleure prise en charge du patient » conclut-il.

 

Grégory Allione, président de la FNSPF, alerte : « la crise du Covid avait réussi à nous rassembler, il ne faudrait pas que la crise des urgences nous désunisse ». L’hôpital est en souffrance, tout le monde est en train de subir cet afflux de patients y compris les sapeurs-pompiers. Concernant le numéro d’urgence unique, il insiste sur l’importance de « travailler tous ensemble sur un même plateau et d’avoir un numéro pour les urgences et un numéro pour l’ensemble des acteurs ». « Les sapeurs-pompiers peuvent accompagner et devenir des pré-acteurs des services hospitaliers. Nous pouvons monter en compétences pour combler ces déserts sanitaires et accompagner cette mutation » assure-t-il. Grégory Alione se félicite de la prise de conscience récente sur la pratique avancée, permettant ainsi de soulager le personnel médical.  

 

Confiance et responsabilité des acteurs à tous les niveaux de la chaîne du soin

 

Pour Patrick Chamboredon, les infirmiers peuvent en effet être en première ligne, notamment via des filières de soins courants : « c’est un gain d’autonomie et cela permet de soulager les services d’urgences ». Il plaide pour l’accès direct des patients aux infirmiers pour éviter d’avoir recours aux urgences. Il estime enfin qu’il faut tendre « vers une approche populationnelle pour que tous les acteurs concernés soient au niveau d’efficience pour lequel ils ont été formés et mieux répondre aux besoins de patients ».

 

Les intervenants s’accordent sur l’idée d’adapter les réponses aux spécificités des territoires et de conférer davantage de responsabilités aux acteurs du soin. Bertrand Sommier interpelle : « et si nous avions la folie de faire confiance à nos acteurs ?». « La première chose à faire c’est de faire confiance aux professions quand elles disent qu’elles sont capables d’assumer une fonction », conclut Gaetan Casanova.

 


 

* https://www.gouvernement.fr/dossier-de-presse/urgences-et-soins-non-programmes-des-reponses-rapides-et-fortes-pour-lete